Face à la pandémie,

retour d’expériences vécues auprès de personnes âgées isolées à Bruxelles.

Julien Gastelo, coordinateur du travail documentaire

Présentation du projet

L’idée de ce travail documentaire est née en mai 2021, soit 15 mois après le décret d’application du premier confinement. A un moment où la première campagne de vaccination battait son plein. Nous pensions alors que la pandémie était derrière nous, et que le temps était venu de documenter le vécu d’une catégorie de personnes significatives, particulièrement exposées aux risques sanitaires et dont les médias ne parlaient qu’à la marge, les personnes âgées isolées.

Nos questions de départ étaient les suivantes:

– Comment les personnes âgées isolées ont-elles vécues la pandémie et ses différentes phases?

– Quels impacts positifs ou négatifs a eu la pandémie sur leurs vies?

– Quels sont les facteurs qui ont provoqué une dégradation de leur état de santé physique, mental ou de leur vie sociale?

– Au contraire, quels sont les déterminants individuels ou sociaux qui leur ont permis de résister à cette agression, ou même, à faire preuve de résilience?

A l’opposé de nos espoirs, la pandémie n’a jamais cessé et reste d’actualité au moment d’écrire ces lignes. De ce fait, le travail d’enquête a été réalisé pendant la crise, entre octobre 2021 et mars 2022, soit à une période incluant la vague Omicron, les mesures sanitaires qui lui étaient associées, ainsi que les premiers rappels de vaccination. Nos échanges avec les personnes rencontrées se sont inscrits sur une ligne du temps marquée par une turbulence sanitaire et sociale, représentée tragiquement par les courbes de l’évolution de la Covid en Belgique. Une période où les vécus de tout un chacun s’étaient socialement distancés, et de ce fait privatisés; laissant davantage dans l’ombre, l’expérience et les conseils de ces aînés invisibles.

Notre tâche a été de donner à voir, à lire et à écouter certaines personnes vivant seules, alors qu’elles étaient directement en ligne de mire de la Covid. Nous avons réalisé ce travail documentaire sur la base d’entretiens menés au domicile de 13 personnes âgées isolées et dans les associations de 7 acteurs.ices sociaux.les ; rencontré.es dans les quartiers des Marolles, d’Anneessens et du bas de Saint-Gilles à Bruxelles. Des quartiers populaires, densément peuplés; à l’histoire, à la géographie et à l’urbanisme distinct, où des associations s’efforcent à travailler positivement la vie sociale. C’est au contact de ces associations et des habitant.es de ces trois territoires que se développe l’action du projet Zoom seniors selon une “approche quartier”. Nous avons respecté cette approche dans notre démarche, en attribuant à chaque quartier une chercheuse et un mode de restitution documentaire différencié, afin de donner la possibilité à notre enquête de mettre en relief des traits les distinguant les uns des autres.

La méthode

L’équipe de ce travail était composée de personnes menant un travail associatif dans ces quartiers, Antoine Bastin coordinateur de Zoom Seniors, Anna Charpentier, Jessica Pipyn et Camille de Thibault, 3 jeunes sociologues-anthropoloques, chargées de mener l’enquête, sous la supervision de Julien Gastelo, socio-anthropologue, coordinateur de l’enquête et du projet documentaire. Nous l’avons réalisé alors que chacun.e d’entre nous vivait « son » expérience de la pandémie, dans un rapport à soi et à ses proches, incluant pour certain.es d’entre-nous des personnes âgées isolées. Ce sont également nos relations avec elles que nous avons mises en perspective, invitant le lecteur à parcourir ce travail pour en faire de même.

Bien que notre équipe partage une action associative dans le quartier des Marolles, ainsi que des outils méthodologiques et théoriques communs, nos parcours professionnels étaient divers. Et hormis le coordinateur de Zoom Seniors, aucun des membres n’avait d’expertise ni auprès des personnes âgées, ni sur l’isolement. C’est donc sans prétention scientifique que nous présentons ce travail, mais avec la volonté de restituer une matière documentaire, récoltée, analysée et présentée selon un protocole méthodologique et documentaire.

Notre première démarche a été d’établir une relation de collaboration avec des associations du réseau Zoom Seniors œuvrant dans ces trois quartiers. Auprès d’elles, nous avons souhaité bénéficier de leurs observations concernant les personnes âgées isolées de leur public. Puis, de choisir conjointement les personnes à rencontrer, selon des critères pouvant garantir des entretiens de qualité et une diversité de situations. D’autre part, notre intention était de documenter et valoriser les différentes actions d’entraide réalisées par ces associations4.

Les conditions de ressources de la sagesse

Ce travail documentaire révèle certaines conséquences que les mesures sanitaires ont eu sur la vie sociale et l’état de santé des personnes âgées isolées rencontrées. Cet impact est venu s’inscrire dans des histoires de vie déjà bien avancées, et dont les récits explorent des facettes de notre humanité, allant des plus sombres aux plus lumineuses. Des mémoires qui les guident et les soutiennent; ou au contraire, que certain.es portent telle une charge devenue insoutenable pour un corps trop usé et une envie de vie fatiguée.

Leurs capacités à mobiliser leurs ressources et leurs compétences de gestion de crise se sont révélées déterminantes face à la pandémie. Elles ont pu dégrader leur état de santé physique ou mentale, ou au contraire, renforcer une capacité de résistance et de résilience. Ces ressources positives, que l’on appelle communément l’expérience ou la sagesse lorsqu’il s’agit de nos aînés, sont sans aucun doute celles qui ont retenues le plus notre attention. Nous les plaçons au coeur de notre travail. En effet, il nous est apparu que ce patrimoine humain contenait des connaissances bénéfiques pour la société, en particulier face aux crises que nous traversons. Et que, le fait de ne pas les entretenir et de ne pas les valoriser suffisamment, représentait une perte considérable pour la vie sociale.

Ce constat anime les associations de proximité dans leurs actions. Nous l’avons constaté, elles sont des ressources fondamentales pour les seniors. En complément des institutions, les associations participent à mettre en réseau les familles, les amis, le voisinage, pour soutenir objectivement et affectivement la dignité des personnes, et ainsi co-garantir une meilleure santé physique et mentale. Par ailleurs, les associations participent également à porter l’expérience, les compétences et la voix des seniors, loin des médias et au plus proche de nos quartiers. Leurs actions nous ont paru d’autant plus déterminantes en situation d’isolement ou de sentiment d’isolement.

Être isolé et se sentir isolé

La nuance entre une situation d’isolement et un sentiment d’isolement est l’une des principales questions traitée par notre travail. En effet, il nous a parfois été difficile de définir si une personne était isolée. Il nous a semblé plus approprié de déterminer si la personne vivait un sentiment d’isolement, puisque dans nos échanges, c’est ce sentiment qui affectait leur santé mentale.

Par exemple: André, 89 ans, vit seul dans les Marolles. Selon ses déclarations, il n’a pas de relation familiale ou sociale. Il reste essentiellement chez lui bénéficiant d’aide à domicile. La pandémie a par ailleurs correspondu à une dégradation de sa santé physique, ce qui a d’autant plus limité ses sorties. André est en situation d’isolement notoire. Se sent-il seul pour autant? Comment vit-il sa situation d’isolement? Et dans son cas, qu’ont changé les mesures de distanciation sociale? Cela paraît difficile à établir.

“Y a plus rien ici dans le quartier qui m’intéresse. Y en a juste un qui était à la Légion avec moi, mais il a 93 ans, donc y’a plus beaucoup de choses à se dire. Je reste chez moi maintenant, et je lis. (…)  J’ai pas eu de problème moi, ça n’a rien changé, sauf que je ne sortais plus que pour aller voir les médecins. Avant je sortais, mais avec les reins, ça a été difficile pour marcher. Mais maintenant ça va, je reprends. Quand cette histoire du covid sera finie, j’irai faire un tour. (…) Vous savez, nous autres à la Légion, on n’a pas ces problèmes-là. Je n’étais pas angoissé, je n’ai pas peur. A la Légion, j’ai eu un accident à la colonne. Six mois en arrêt. Après ça, le parachutisme c’était fini. Puis ils m’ont trouvé une place. C’est pas parce qu’on a un accident que c’est fini.”

Parallèlement, sa voisine Liliane, 80 ans, vit également seule, et comme André, elle n’a pas eu d’enfants. Bien qu’elle soit isolée, elle n’a pas le sentiment de l’être. Au contraire, elle déclare entretenir des relations actives avec ses voisin.es et sa famille. Elle participe à la vie du quartier et fréquente des associations, et s’est d’ailleurs pleinement investie dans l’entraide pendant la pandémie.

“J’ai des amis qui m’appellent et qui me disent : « Liliane je dois envoyer un mail mais je ne sais pas comment on fait ». Je leur dis: “viens à la maison on fait ça ensemble”. Ou je leur dis de venir manger chez moi et je fais à manger à la maison. (…) Quand c’est Ramadan, j’ai des voisins qui m’apportent de la soupe ou des biscuits et c’est super! Moi j’ai de très bons contacts avec tous mes voisins. (…) Je fais aussi toutes les retouches gratuites, parce que bon, c’est mon métier de base, enfin c’est le métier que j’ai appris et je ne veux pas qu’on me paye. Vous voyez c’est ma participation au quartier comme les gens n’ont pas toujours facile, moi je fais ça. C’est comme ça, j’ai toujours aimé aider les autres. Dès que je le peux, je le fais. C’est dans ma nature.

A l’inverse d’André et Liliane qui ne déclarent pas souffrir de leur situation d’isolement, il y a Rafael, 60 ans, habitant d’Anneessens. Juste avant la pandémie, il a rompu avec son compagnon après 19 ans de vie commune. Il vit seul désormais. Il travaille à mi-temps, fréquente des amis et de la famille, sa vie sociale et associative est active. Pourtant, la pandémie l’a confronté à un sentiment d’isolement qui a affecté sa santé mentale.

“Ce qui était très très dur c’était le manque. C’était la disparition des contacts physiques, les contacts intimes. C’est à dire qu’étant célibataire, je me suis privé d’avoir des rapports sexuels, parce que je n’osais pas chercher du contact avec quelqu’un pour quelque chose d’intime. C’était synonyme de prendre un risque. Dans le contexte du covid ça veut dire que le désir d’avoir un contact avec quelqu’un, est presque lié au risque de mort. Et pendant tout un temps, j’ai trouvé ça horrible, je trouvais ça horrible»

Être âgé et être en mauvaise santé

La question se pose de manière analogue en ce qui concerne la définition de ce qu’est une personne âgée et de ce que l’âge signifie en termes de santé. En effet, il nous est apparu que l’âge n’était pas ce qui faisait la personne âgée mais son état de santé physique ou mentale.

Nous avons par exemple rencontré Manoli, 90 ans, qui déclare que malgré son âge, elle se sent en bonne santé et autonome, contrairement à des personnes plus jeunes qu’elle:

“Il est important de prendre soin de soi, de ne pas se laisser aller. Je me sens en forme pour mon âge, j’ai de la chance. Je sors, je me distrais, je m’habille, je m’apprête. Je vois des gens de mon âge ou beaucoup plus jeunes que moi qui ne peuvent pas marcher, j’ai de la peine pour eux. Il faut rester actif.”

A l’inverse, nous avons rencontré Mohamed, un habitant de Anneessens fréquentant Zoom Seniors qui a l’apparence et l’expression d’un homme de 70 ans, alors qu’il n’est âgé que de 51 ans. Son vieillissement et sa santé mentale dégradée étant notamment dus à un long parcours dans la précarité et la toxicomanie.

Le fait que la précarité affecte l’état de santé nous a été confirmé par François Baufay, coordinateur de l’Entr’aide des Marolles, pour qui la catégorie “personne âgée” apparaît secondaire par rapport à la mission quotidienne de l’institution. En effet, l’Entraide accueille toute personne, sans condition, dont de nombreux précaires à l’état de santé dégradé.

“Les publics en grande précarité sont plus vieux plus jeunes. Ils ont des problématiques à 50 ans d’Alzheimer et de maladies neuro-dégénératives. Ils ont l’air dix fois plus vieux que l’âge qu’ils ont.”

Le genre en question

Parmi les personnes âgées isolées, Liliane, 80 ans, Balbina, 89 ans, Thérèse, 73 ans, Teresa, 81 ans nous ont paru faire preuve de résilience. Nous avons également retrouvé cette vitalité chez Maria-José ou Maria-Luz des femmes âgées travaillant dans l’association Hispano-Belga. Dans un premier temps, nous avons été tentés de lier la résilience à une question de genre, et il est certain que cette dimension mérite d’être étudiée plus en détail. En l’état, nous avons constaté que ces femmes investissent davantage les facteurs de résilience.

Les facteurs de dégradation ou de résilience

Quels sont les facteurs observés qui déterminent la dégradation ou la résilience? Quelles sont les ressources qui, au regard de notre travail, constituent des apprentissages à cultiver et à promouvoir? Nous les avons classées en deux catégories: les ressources personnelles et les ressources sociales.

Nombre des personnes âgées isolées rencontrées a débuté nos échanges en nous disant tel André des Marolles, que la pandémie et les confinements n’avaient rien changé. En effet, il est possible que cette expérience pandémique n’ait pas été significative au regard de leurs récits concernant d’autres situations vécues.

“Je suis né 4 ans avant la guerre. Beaucoup de choses me sont arrivées quand j’étais petite. À l’époque, mes parents étaient agriculteurs. Ils avaient des terres, mais pas grand-chose à manger. Ce n’est pas que nous étions affamés, mais nous mangions des choses qui, de nos jours, ne te donneraient pas envie. (…) Je suis parti quand j’avais 14 ans pour m’occuper d’orphelins de guerre. Et j’avais 22 ans quand je suis sorti de là. Ensuite, j’ai travaillé à Madrid, dans une maison où je m’occupais d’enfants, jusqu’à ce que je vienne ici. (…) Honnêtement, je n’ai pas remarqué de pandémie. De quoi vous êtes-vous privés ? Je ne me suis privée de rien, ni de sortir, ni de voir mes enfants, ni de faire les courses. Maintenant, vous devez mettre un masque, c’est la seule chose. Ce n’est pas de la privation ça. Je comprends qu’il y ait des gens qui ont peur, mais plus on a peur, plus c’est grave.” (Balbina, 89 ans)

Pourtant au cours de nos analyses, nous avons remarqué que toutes les personnes âgées isolées rencontrées, avaient été affectées par leur limitation d’accès à la vie sociale ou par les effets de la peur que leur entourage projetait à leur égard. Que tous avaient dû mobiliser des ressources personnelles pour y faire face. Une capacité de mobilisation inégale selon les situations de chacun.e, menant à des effets de leviers tantôt négatifs ou positifs, sur leur état de santé physique ou mentale.

“Mon mari est décédé il y a 12 ans. Et j’ai commencé à fréquenter Hispano Belga peu après sa mort. J’étais déprimé et une amie m’a parlé de l’association. Ça m’a beaucoup aidé, je me suis fait beaucoup d’amies. Au début, quand j’y allais, je restais presque toute la journée. (…) Au début du confinement ils m’ont dit à l’hôpital que j’avais une pneumonie. J’ai eu tellement peur que je ne suis plus sortie de la maison jusqu’à récemment. J’avais déjà des problèmes de santé avant la pandémie, mais les confinements ont joué sur mon moral, et j’ai l’air pire maintenant. Je prends 11 médicaments par jour. (…) Maintenant, j’ai recommencé l’école à Hispano Belga mais j’y vais le matin, c’est tout. J’avais l’habitude de faire la chorale et tout un tas d’autres activités mais je ne peux plus. Je vois les choses différemment maintenant, depuis la pandémie. J’allais beaucoup à l’association, je chantais, je faisais de la gymnastique, j’allais partout avec eux. Maintenant je ne peux plus faire de gymnastique. Je vais là-bas, je regarde, et j’ai l’impression que les gens me regardent parce que je suis assise là. J’arrive, je m’assieds et je me lève juste pour sortir. Parfois je ne me lève même pas pour aller aux toilettes. Je me sens mal. Je n’y vais presque plus. J’y vais parce que je vois mes amies, je parle et j’y reste un moment, mais je ne me sens pas à l’aise. C’est comme si tout le monde me regardait de travers. Ils savent tous ce que j’ai. Tout mon corps me fait mal, mes os sont déformés et chaque fois que je bouge, je souffre. Mon état s’est empiré depuis la pandémie. J’avais l’habitude de chanter et maintenant je rentre à la maison avant qu’ils ne commencent à répéter, parce que ça me rend triste. (Manuela, 80 ans)

“Quand le confinement à commencer, on a perdu une partie du public. Ça me faisait peur et c’est arrivé. Il y a des gens, on ne sait pas où ils sont. Je pense que dans les recensements, il y a toute une partie des gens qui sont invisibles, qui n’apparaissent pas dans les chiffres. […] Comment faire pour les reconnecter ? Si quelqu’un nous demande, on y va, mais comment passer de la constatation à l’intervention à domicile ? (…) Je pense qu’il y a une dégradation de la situation avec un accroissement de l’isolement avec des répercussions sur le moral, la santé. (François, coordinateur de l’Entraide des Marolles)

Les ressources sociales

Dans nos analyses, nous avons remarqué que la conjugaison de l’accès aux institutions, aux administrations, aux associations, au voisinage, aux amis et à la famille constituait une ressource sociale fondamentale pour le bien être des personnes âgées isolées. Les mesures sanitaires et les confinements ont affecté en premier lieu l’accès à ces ressources. Bien que ces ruptures aient été circonstanciées et malgré les réouvertures, elles ont durablement perturbé les relations avec ces sphères, notamment par la mise en œuvre d’une transition numérique forcée. De ce fait, la pandémie a mis en évidence le besoin de mieux travailler l’accessibilité à ces ressources, notamment par un accompagnement de proximité.

“L’enfermement était dur et triste. C’était très long et je ne pouvais pas aller à l’association qui était fermée. C’était difficile de ne pas voir les amies que je m’étais faite là-bas. Je ne voyais personne. Seulement des personnes de l’association qui venaient me voir parfois. On parlait un peu, ou elles me laissaient des choses dans la boîte aux lettres : textes, exercices, dessins, etc. Je me sentais moins seule grâce à ça. Dès que j’ai pu, je suis descendue à l’association quand elle a pu rouvrir. C’était bien pour moi parce qu’au moins je pouvais parler à quelqu’un. Je fais partie de la chorale, j’aime beaucoup ça. J’y chante depuis plus de 7 ans maintenant”. (Manoli, 90 ans)

“Je sens que la mission de lutter contre la fracture numérique est une mission presque impossible. À cause de la pandémie, cela s’est empiré. Personne n’a pensé aux seniors. Manoli par exemple, je l’ai vu alors qu’elle rentrait chez elle: « j’ai été à la banque pour retirer de l’argent, j’ai demandé de l’aide à quelqu’un et ils n’ont pas voulu sortir m’aider parce que c’était les règles ». Ils ne sont plus autonomes à cause du « tout numérique ». Pourquoi ne pas y aller progressivement ? Pourquoi ne pas proposer une aide particulière, un accompagnement personnalisé pour les personnes âgées ?” (Maria José, Hispano Belga)

Le rôle joué par les associations pour maintenir un lien avec ces personnes isolées s’est avéré fondamental, tant dans le soutien affectif que pour leurs démarches administratives.

“Je m’occupe assez bien de l’aspect social, dont les difficultés qu’ils ont avec le numérique maintenant. C’est terrible. Je leur apporte un soutien psycho-social et je les aide dans toutes les démarches administratives. Pendant la pandémie, on a vraiment constaté la fracture numérique, tout devait se faire par ordinateur… Alors on a décidé d’organiser des cours d’informatique maintenant.” (Maria Luz, Hispano Belga)

Les ressources personnelles

S’habiller, faire le ménage, se laver, laver le linge, repasser, cuisiner, faire les courses, se promener, lire, regarder la télé, dessiner, coudre, tricoter, sont des verbes qui sont revenus constamment, mais le plus souvent au détour de nos échanges. Nos analyses ont révélé que ces gestes du quotidien, ou autrement dit, ces capacités à entretenir: son corps, son espace domestique, une activité mentale, une relation aux espaces extérieurs, étaient fondamentaux pour le bien être des personnes âgées isolées, notamment dans la structuration et l’animation de leur quotidien. L’isolement accru provoqué par la pandémie a mis à l’épreuve les capacités de chacun à mobiliser ces ressources.

“Au début, j’ai eu du laisser-aller comme tout le monde et puis en plus, on ne sortait plus, on mettait plus rien, on mettait toujours le même truc. Moralement, c’était pas gai. Mais enfin je crois que je ne me suis pas tout à fait laissée aller.” (Thérèse 75 ans)

“Je me levais, je prenais mon petit-déjeuner, je faisais ce que j’avais à faire dans la maison et ensuite je m’asseyais ici à table près de la fenêtre pour dessiner jusqu’à 14 heures environ. Tout le monde m’apportait des livres de coloriage. J’ai également fait les exercices que m’a apporté l’association. J’aimais bien les faire.” (Manuela, 80 ans)

“Je vais avoir 80 ans ce mois-ci, je continue de travailler mon cerveau. Je couds, je tricote, je fais des tas de choses, je fais à manger pour les autres. (…) Pendant le confinement, je me suis occupée en faisant des masques pour les gens du quartier, beaucoup pour les infirmières, pour l’hôpital Saint-Pierre, pour un home aussi. Comme moi je suis culottière à la base, les retouches du voisinage j’ai continué à les faire, comme ça je reste dans le rythme. (…) J’ai pas eu difficile moi, j’étais pas isolée. Y a mes voisins et Soulaika (aide ménagère) et puis mon frère. Et on a commencé des groupes WhatsApp. Et internet j’aime bien, je suis dessus depuis 2007” (Liliane 80 ans)

Avoir la foi en la vie

A écouter toutes ces personnes qui ont bien voulu nous ouvrir leur porte et nous témoigner leur confiance, nous avons constaté qu’une part de leur vitalité résidait dans l’estime de soi. Un jardin qu’ils ont cultivé bon an mal an, afin d’être en paix avec eux-mêmes et avec les autres. Une paix qui prend appui sur toutes les ressources précédemment mentionnées, de manière à s’inscrire dans une philosophie de vie, intime, leur permettant de donner du sens à leur vie et, probablement, de mieux appréhender la mort.

“Sans doute que mon caractère m’a fait tenir, on ne peut pas me diriger par la peur. Il y a des gens qui sont tombés en dépression, ce n’est pas mon style. Je suis une dure à cuire. Mon grand-père était anarchiste, il doit y avoir quelque chose dans les gènes. Et je pense que si on doit l’avoir, on l’aura, et c’est tout. Bien sûr il faut prendre des précautions, mais il ne faut pas s’arrêter de vivre pour autant.” (Inés, 68 ans)

“Je n’ai pas peur du virus. Si le virus doit venir, il viendra de toute façon. Que vous sortiez ou que vous restiez à la maison. Mais je n’avais pas peur, c’est ma petite-fille qui avait peur qu’il m’arrive quelque chose. Je vais te dire une chose, nous avons tous un destin. Si quelque chose doit t’arriver, ça t’arrivera. Le virus est partout. Que vous preniez des précautions ou non, vous l’attraperez si c’est votre destin. C’est ce en quoi je crois. Je l’ai toujours cru. J’ai toujours ma vierge dans ma poche, elle me protège. Elle me donne de la force.” (Balbina, 89 ans)

« Si tu n’as pas la force de volonté, tu ne le feras jamais. J’ai toujours eu envie de faire quelque chose. N’importe quoi mais faire quelque chose. J’ai toujours aimé mon travail. J’aime la chaleur humaine, j’aime les gens. C’est pas vraiment me sentir utile mais c’est aimer donner. J’ai toujours aimé donner, créer, faire. Je crois que c’est important d’avoir la satisfaction de donner la main à quelqu’un, d’aider, on se sent bien»  (Thérèse)

“Pendant une grande partie de ma vie, la souffrance psychique a joué un énorme rôle. Cette période du covid m’a un peu renforcé dans le sens où je me suis dit: “Rafael, tu es là. Et bon, il y a ton propre amour. Valorise ton propre amour”. Et c’est un peu comme ça que j’ai compris que la “Sainte Corona” nous fait signe qu’il faut faire attention à son propre amour, qu’on doit développer son propre amour” (Rafael)