Livré.e à soi-même

Camille de Thibault

Stalingrad et Anneessens sont deux quartiers du centre de Bruxelles. Ils sont situés à l’ouest du cœur historique, à l’est de l’axe de circulation du Boulevard de l’Abattoir et au nord de la voie ferrée qui traverse la ville. Principal point d’entrée de Bruxelles depuis la Gare du Midi, ces deux quartiers populaires sont caractérisés par la densité de leur population, leur diversité culturelle, notamment marocaine, et un ancrage historique en construction.

A l’image des travaux en profondeur de la ligne 3 du métro le long de l’Avenue Stalingrad, ces territoires nous ont paru fracturés pendant cette période de pandémie. Nos interlocuteurs mettaient l’accent sur la fermeture des associations, et un sentiment d’isolement se dégageait davantage que dans les deux autres quartiers explorés. Il nous a été également plus difficile de rencontrer des personnes âgées isolées, mais il nous a surtout été impossible de nous mettre en contact avec des personnes âgées isolées d’origine maghrébine, alors que telle était notre ambition, notamment à la suite de la rencontre d’Anas.

Zoje, André, Lilianne, Balbina, Inès, Manuela, Manoli, Maria José, Raphael, Thérèse, Dominique nous vous écoutons.

Bonne lecture, bon regard sur les photos, bonne écoute !

Rafael

Rafael est un ancien postier qui achève sa carrière au centre d’appel du service des plaintes de la Poste. La rupture avec son compagnon avant la pandémie l’ont exposé au célibat, à l’absence de relations sexuelles et, au sentiment d’isolement, malgré une vie sociale active. Les confinements ont accru son manque affectif et menacé sa santé mentale. 

Toutefois, malgré cette souffrance, il a trouvé au cours de la pandémie des ressorts pour sa résilience: « Sainte Corona », comme il la nomme. Autrement dit, les ressources qui lui ont permis de trouver son amour propre et de se prouver qu’il était capable de bien vivre avec lui-même. Il reste à la recherche du grand amour malgré tout.

Thérèse

Thérèse ne cessera jamais et ne voudra jamais arrêter d’exprimer sa vitalité. Montoise d’origine et danseuse professionnelle, elle a suivi son amour de jeunesse en Colombie. Ils ont eu un enfant et par après se sont quittés. Elle y a vécu 40 ans. 40 années de vie et de carrière faite d’expériences devant et derrière la scène, de succès et d’échecs. Lorsqu’à la suite d’un incident, elle perd tous ses avoirs, Thérèse décide de revenir en Belgique. 

Cela fait 7 ans qu’elle est à Bruxelles et qu’elle continue à pratiquer et à partager sa passion de la danse. Le confinement et la pandémie,  malgré des moments de fébrilité lors des confinements, elle n’en a pas eu peur. Elle s’est ressaisie en continuant à danser, pour elle ou en donnant des cours on-line. Continuer à faire des choses, ne pas tomber dans la paresse, se forcer à se mouver; c’est avec cette  force de caractère et de volonté que Thérèse a continué  à  vivre.

Dominique

Dominique est une infirmière pensionnée de  plus de quatre-vingt ans qui vit seule, entourée de voisins avec lesquels elle entretient peu de relations, autrement frustrées du fait des nuisances qu’elle ressent. Elle vient d’une grande adelphité. Elle a effectué sa carrière, avec joie et passion nous dit-elle,  en majorité aux urgences de l’Hôpital Saint Pierre. 

Si elle devait recommencer sa vie, elle ferait exactement pareil, dit-elle. Dominique a beaucoup d’amis à Bruxelles mais aussi à travers toute la Belgique. Ces vingt dernières années, elle s’est occupée d’une amie plus âgée qu’elle. Cette dernière s’est éteinte au tout début de la pandémie. Elle affirme détenir l’esprit de charité de son père et son sens de la responsabilité vis-à-vis des autres du fait de l’avoir perdu trop tôt. Résiliente, observatrice et isolée, Dominique n’a pas mal vécu les confinements. Cependant, aider autrui lui manquait, surtout son amie de longue date disparue, mais cette période lui a appris, en revanche, à recevoir en retour.

Anas et les colis alimentaires

Lors du premier confinement, une action de solidarité a été relayée dans les médias ; les colis alimentaires du quartier d’Anneessens. C’est dans le contexte particulier du Ramadan que trois jeunes ont décidé d’agir face à l’isolement des précarisé.e.s. Ils se sont réunis dans leurs locaux de l’A.S.B.L de Foot Anneessens 25 afin de récolter des denrées alimentaires pour les redistribuer. Le succès de leur action été fulgurant, et d’autres antennes de distribution de colis ont ouvert leur porte.

Éducateur aux multiples facettes, Anas décide de leur donner de la visibilité. Il est un père de famille d’une quarantaine d’années. Passionné d’actions citoyennes et vidéaste “youtubeur”, Anas a préféré s’engager dans la distribution de colis alimentaires plutôt que de rester enfermé chez lui.  Influenceur sur les réseaux sociaux, Anas filmait avec son smartphone customisé les préparations et les livraisons de colis. Après les avoir montées quasiment en direct, il les partageait sur plusieurs plateformes de réseaux sociaux. La précarité, il l’a connue. Venant d’un quartier de logements sociaux à Anneessens, il nous livre les difficultés qu’il a rencontrées lors de son enfance. Lorsqu’il  se retrouve face à la pauvreté et l’isolement de personnes âgées « belgo-belges », c’est l’émotion. Empathique et aux yeux humides, Anas nous raconte cette expérience humaine en temps de confinement; sa rencontre avec les personnes âgées qu’il connaissait peu, ainsi que cet investissement solidaire acharné et éreintant.